Pour une nouvelle aurore républicaine

Le 7 mai prochain, il nous reviendra d’exprimer un choix décisif pour l’avenir de notre pays mais plus encore pour la réaffirmation de notre humanité.

Au-delà de l’affaiblissement inédit des deux principales organisations politiques qui structuraient la vie publique française, le second tour de l’élection présidentielle témoigne de l’épuisement de nos institutions. La dérive présidentialiste et le recul du collectif parlementaire ont inévitablement conduit à réduire la représentativité de nos élus nationaux et à rétrécir l’espace démocratique indispensable à l’édification de compromis ambitieux. Les forces de gauche, et les socialistes notamment, ne peuvent s’exonérer de leur responsabilité historique dans l’accélération de ce processus de dégénérescence politique dont la convocation d’un surmoi monarchiste ne saurait tenir lieu de justification. Sur ce sujet aussi, un véritable travail d’inventaire et de refondation s’impose, seul à même de nous prémunir à l’avenir contre les brutales amputations de la disputatio démocratique.

Guillaume Apollinaire a certes écrit que « Jamais les crépuscules ne vaincront les aurores » mais c’était bien avant la longue nuit totalitaire qui s’est abattue sur l’Europe et dont notre pays et notre continent se sont relevés au terme d’une très longue convalescence morale.

Nous le savons désormais, avec l’onction du suffrage universel, les crépuscules peuvent vaincre les aurores, au moins provisoirement, et donner naissance à des matins bruns. Nourris de l’Histoire, ces constats lucides nous obligent à la plus extrême vigilance, en particulier dans les moments clés de notre vie démocratique. Le 7 mai en sera incontestablement un.

En multipliant des ennemis clairement désignés et en promettant, si ce n’est leur disparition du moins leur expulsion du cadre national, l’extrême-droite, fidèle à son passé, cherche à mobiliser en proposant des boucs-émissaires qu’une volonté politique sans faille pourrait enfin éradiquer. En agissant ainsi, le FN autorise chacun à renoncer à ses propres responsabilités et à laisser gronder des colères qu’il croit transformer en espoirs. Cette funeste mécanique ne fait en réalité que dessiner le chemin de la soumission et de l’aliénation. Dans son Discours de la servitude volontaire, Etienne de La Boétie l’a exprimé de façon édifiante : « Pour que les hommes, tant qu'ils sont des hommes, se laissent assujettir, il faut de deux choses l'une : ou qu'ils y soient contraints, ou qu'ils soient trompés (1) ». Nous retournons alors notre liberté contre nous-mêmes.

Les totalitarismes sont accouchés par des démocraties en crise. Le rappel de la démonstration de Hannah Arendt vaut alerte. L’abîme de la post-vérité, la systématisation du mensonge, le refus de la contradiction et de la falsifiabilité, qui visent à neutraliser la faculté de jugement des citoyens, constituent les actuels et inquiétants indicateurs d’une apathie civique qui pourrait, si l’on n’y prend garde, se transformer en nécrose démocratique.

Ne le nions pas, vivre dans un monde en plein bouleversement à l’ère d’une modernité riche d’opportunités mais également pétrie de menaces, d’inquiétudes et d’injustices n’est pas chose aisée. Le processus d’individualisation, accéléré par la révolution numérique, nous laisse bien souvent démunis. Il nous faut de surcroît affronter, pour reprendre l’expression de Marcel Gauchet, « l’épreuve de la coexistence conflictuelle » dont la complexité et l’incertitude ont très largement contribué au phénomène de « désertion civique ». A ces défis, la réponse ne peut être la capitulation ou l’automutilation démocratique.

Bien au contraire, dans ces temps de doutes et de profondes mutations, nous devons assumer nos responsabilités individuelles et collectives autour des priorités fondamentales qui garantiront durablement notre capacité à vivre et à décider ensemble. Sans elle, nos aspirations personnelles, parfaitement légitimes, demeureront des bouteilles à la mer dans un océan dépourvu de rivages.

Le réarmement civique exige une profonde régénération de notre vie publique, en défendant la nécessité de sa plus grande pluralité, condition d’exercice de la pensée, en mettant l’éducation, la culture et la laïcité au cœur du pacte républicain et en faisant de l’économie inclusive le garde-fou d’un modèle de développement facteur de progrès sociaux et écologiques. N’oublions pas les propos de Marcel Gauchet en 2002 qui, dans son ouvrage La démocratie contre elle-même, pointait « une érosion du cadre d’exercice des démocraties et de l’efficacité de leurs instruments institutionnels qui peuvent faire craindre une franche dilution, radicalisation idéologique aidant ».

Le 7 mai, il ne sera pas question du programme d’Emmanuel Macron – avec lequel chacun, et moi le premier, peut avoir des désaccords – mais bien de l’essentiel qui nous lie : la démocratie et la République. Au demeurant, sa pratique passée du pouvoir, ses déclarations sur les libertés publiques et son entourage ne souffrent absolument aucune comparaison avec son adversaire. En votant pour lui dimanche prochain, nous voterons pour garantir les conditions de possibilité d’une nouvelle aurore républicaine qui réclame, dans le respect de nos singularités, l’engagement déterminé de tous.

 

A la différence de Zola en 1898, il ne s’agit pas d’une mise en accusation de quelques uns mais d’une interpellation collective pour tirer les enseignements de nos échecs et dessiner un avenir partagé. Mais comme il y a cent vingt ans, faisons en sorte que rien n’arrête la République et ses valeurs humanistes au service de la liberté d’émancipation, de l’égalité de considération et de la fraternité de réussite. Tel doit être notre chemin pour demain, le titre d’un poème de Robert Desnos daté de 1942 à qui je laisse la conclusion de cette tribune.

Âgé de cent mille ans, j’aurais encor la force

De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir.

Le temps, vieillard souffrant de multiples entorses,

Peut gémir : Le matin est neuf, neuf est le soir.

Mais depuis trop de mois nous vivons à la veille,

Nous vrillons, nous gardons la lumière et le feu,

Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille

À maint bruit vite éteint et perdu comme au jeu.

Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore

De la splendeur du jour et de tous ses présents.

Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore

Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent.

Simon UZENAT

Secrétaire de la section de Vannes du Parti socialiste

Conseiller municipal et communautaire de Vannes

(1) Texte original : « Tous les hommes, tant qu’ils ont quelque chose d’homme, devant qu’ils se laissent assujettir, il faut l’un des deux, qu’ils soient contraints ou déçus », in Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Paris, Flammarion, 1983, p. 144.

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